vendredi 19 octobre 2018

Le chrétien et l'intolérance religieuse

Et voilà, après 4 jours à passer du frigo à l'étuve - comprenez de salles ultra-climatisées où on a froid à l'extérieur où il fait chaud et très humide - j'ai pris froid et je me retrouve avec un syndrome grippal qui m'a clouée au lit ce matin...

Le thème de l'assemblée est intéressant, mais il est tellement large et nos contextes tellement différents qu'il est difficile de sortir des généralités. L'intervention inaugurale portait sur la transformation des conflits violents en conflits qui peuvent être travaillés de manière non-violence. Elle proposait la création d'un espace de neutralité religieuse qui puisse être un lieu de rencontre. La conception du religieux qui sous-tend cette demarche est basée sur le livre de Georges Lindbeck "La Nature des doctrines" où Lindbeck présente les religions comme des langues, ayant leur logique propre, leur syntaxe. On ne peut pas transposer les principes de l'une dans le vocabulaire de l'autre sans lui être infidèle, de la même façon que "traduire, c'est trahir". L'espace de neutralité est un espace de dialogue, où partager avec l'autre sa propre langue religieuse, celle qu'on aime, sans prétendre qu'elle soit la seule. Pour cela, il faut avoir envie de construire quelque chose ensemble.

Cette présentation était intéressante mais il manquait une 2e partie, sur la méthodologie mise en oeuvre (elle n'a ici qu'été esquissée en quelques mots).

David White, ce matin, nous a proposé une animation en 4 étapes :
- essayer de se mettre à la place de l'autre
- définir quel est le problème qu'on a avec cet autre (centre sur l'humain)
- Générer des idées (créatives, innovantes) en ne stimulant pas que les zones du langage et de la réflexion de notre cerveau
- élaborer un prototype (trouver la meilleure solution possible).
Comme je l'ai dit, j'ai été obligée d'aller m'allonger, je ne peux donc pas en dire plus !

Jeudi matin il a eu une table ronde, je vous partagerai des éléments de mon intervention quand j'aurai plus de réseau...

Claire Sixt Gateuille

mardi 16 octobre 2018

Ouverture de l'AG de la Cevaa

L'assemblée générale de la Cevaa a commencé lundi à Douala. 3 heures de culte à l'église Baptiste de Nazareth-Deido ont fini de laminer mon coccis déjà mis à l'épreuve par le vol aller... Heureusement que les chorales ponctuaient les discours, souvent fort longs à mes oreilles d'européenne.

L'émotion de la présidente de la Cevaa était poignante devant l'absence des représentants de son Église à cette cérémonie d'ouverture. En effet, une querelle de succession à la tête de l'Eglise évangélique au Cameroun a entraîné de nombreuses tensions, à la fois dans cette Église et avec la Cevaa, et la direction actuelle de l'Eglise a refusé de venir.

Ces jours-ci, nous allons parler de bilans, de perspectives d'avenir (en particulier financier), des 50 ans à venir de la Cevaa (fondée en 1971) et autres préoccupations institutionnelles. Mais aussi du thème de l'assemblée : "le chrétien et l'intolérance religieuse". Je passerai sur la formulation "genree", ce qui est intéressant, C'est que nous n'abordons pas seulement l'aspect inter-religieux, mais aussi les jugements hâtifs et les violences entre chrétiens.

Claire Sixt Gateuille

Ps : désolée pour la présentation sommaire, nous avons ici trop peu de réseau pour connecter un ordinateur, télécharger des photos, etc. Je mettrai des illustrations et une mise en page quand j'en aurai la possibilité.

vendredi 14 septembre 2018

Ouverture de l'Assemblée générale de la CEPE

1ère session de l'assemblée (c) Serge Fornerod
Hier, jeudi 13 septembre, s'ouvrait l'assemblée générale de la Communion d’Églises protestantes en Europe (CEPE), appelée aussi parfois "Concorde de Leuenberg", du nom de son texte fondateur. Cette communion d’Églises réformées, luthériennes, méthodistes, vaudoises et de frères se reconnaissant en pleine communion les unes avec les autres existe depuis 1973. 45 ans après, des délégués de chaque Église se réunissent à Bâle (Leuenberg est tout proche de Bâle) durant cinq jours, pour travailler des textes théologiques (sur la communion ecclésiale) ou plus pratiques, sur la formation continue des pasteurs, la pluralité religieuse et comment vivre la dissémination (qu'ils appellent improprement en français la "diaspora"). On peut trouver ces textes sur le site de l'assemblée.

Agnès von Kirchbach nous représente à cette assemblée. Avec les autres délégués, elle devra discuter et amender la proposition de programme de travail pour les 6 années à venir : "Etre Eglise ensemble". Elle devra essayer également de défendre la pluralité linguistique de la CEPE, ce qui n'est pas une mince affaire et qui est un vrai enjeu. 

En effet, la CEPE (GEKE en allemand) est une institution quasi germanophone, contrairement aux autres organisations ecclésiales internationales (majoritairement anglophone). Cela s'explique par sa composition : comme chaque Église de Land allemand y est représentée, les germanophones y sont largement majoritaires. Et donc la théologie germanophone (allemande et suisse allemande) y a une lourde influence. Cela est parfois un problème, en particulier pour les Églises minoritaires comme la nôtre. La théologie germanophone est en effet marquée par un contexte quasi majoritaire et de grande présence des Églises dans l'espace social. Or on ne voit pas le dialogue inter-religieux de la même façon si on est une Eglise avec des moyens importants et qu'on prétend prendre en charge de vivre-ensemble dans l'espace public, ou si on est ultra-minoritaire, à compter nos forces et à ne pas être vu comme le partenaire principal de dialogue (ou pire, être vu comme quantité négligeable) par les autres religions... Cet écart se ressent fortement dans le texte sur le pluralisme religieux, par exemple. Ce ne serait pas grave si la spécificité de l'inter-religieux en contexte minoritaire était également traitée et prise au sérieux dans le document. C'est plus inquiétant si ce n'est traité qu'en passant, comme une exception qui confirmerait la règle...

Rapport du secrétaire général (c) GEKE
Le texte sur la "communion ecclésiale" est aussi très marqué par cette problématique linguistique : toute son argumentation théologique en allemand reposait au départ sur la notion totalement intraduisible dans d'autres langues de "Verbindlichkeit". Et cela n'a pas gêné les rédacteurs un instant d'élaborer un texte théologique de 41 pages sur un concept intraduisible ! Donc sur une logique excluante pour une bonne partie des membres de la CEPE... Car derrière la langue, c'est tout un mode de pensée, une façon d'articuler les idées qui se joue ; c'est un réseau de sens qui se déploie. Et s'il n'est pas possible de déployer un réseau de sens sensiblement identique dans les traductions de ce document, cela devient un vrai problème dans le cadre d'une communion internationale d’Églises. Faudra-t-il que la prochaine fois, j'intitule mon billet "Eröffnung der Vollversammlung" ?

Aujourd'hui, nous sommes obligés d’envoyer des germanophones à la CEPE, si nous voulons qu’ils comprennent quelque chose aux débats. C'est un fait. Est-ce que c'est une bonne chose, c'est moins sûr...

Claire Sixt Gateuille

vendredi 22 juin 2018

Un œcuménisme qui vaut le voyage – ou le chemin

(c) Albin Hillert/COE
À force de se plaindre ou de piaffer, on perd la mesure des avancées considérables de l’œcuménisme. En 1969, Paul VI fut le premier pape à rendre visite au siège du Conseil œcuménique des Églises. Parmi les toutes premières phrases de son discours, il prononça celle-ci : « Mon nom est Pierre. », avant de laisser passer un silence, afin que nul ne doute du sens de ce qu’il venait de dire et de la conception de l’œcuménisme qui sous-tendait cette affirmation abrupte.

Le pape François, lui, s’est présenté, au matin de ce 21 juin, « en pèlerin à la recherche de l’unité et de la paix ». Quel changement de ton ! Troisième Pontife à rencontrer le COE, après Paul VI donc et Jean-Paul II en 1984, il est le premier à faire de cette visite l’unique motif de son déplacement à Genève. Bien sûr, la journée a commencé avec quelques rendez-vous protocolaires inévitables et d’ailleurs fort brefs, et elle s’est achevée avec une messe. Mais c’est bien l’invitation lancée par le Conseil œcuménique des Églises à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, et elle seule, qui est à l’origine de l’événement, marqué par une prière commune le matin et un discours l’après-midi. Pour ce pape, l’œcuménisme ne mérite plus seulement un détour, il vaut le voyage – pour parler comme le Guide Michelin.

L’épisode s’inscrit dans une continuité. En 2015, François avait visité la communauté réformée de l’Église vaudoise de Turin, puis la paroisse luthérienne de Rome. En octobre 2017, à l’occasion des 500 ans de la Réforme, il s’était rendu à Lund, à l’invitation de la Fédération luthérienne mondiale. Sans compter, bien entendu, la rencontre de 2014 et d’autres contacts avec le primat orthodoxe Bartholomée, moins inhabituels. Ce pape a de la suite dans les idées. Il pose des actes comme autant de petits cailloux qui tracent un chemin.

C’est précisément de chemin qu’il a parlé dans la prédication qu’il a donnée le matin, dans la chapelle du Centre œcuménique (photo). Partant de l’épître aux Galates – les protestants apprécieront ce choix – il s’est arrêté à l’appel répété de l’apôtre Paul aux Galates à « marcher selon l’Esprit » (Gal 5, 16 et 25).
 
Le pape au Centre oecuménique de Genève (c) VaticanNews
L’homme est un être en chemin, en quête, a-t-il commencé. Et Dieu lui-même, en Jésus-Christ, s’est mis en chemin. Il donne son Esprit aux siens pour qu’ils marchent selon cet Esprit. Renier cette vocation, c’est marcher, selon le mot de Paul,  « selon la chair », c’est-à-dire préoccupé de soi-même seulement et de tout ce que l’on peut accaparer pour soi. C’est la raison profonde des divisions entre chrétiens : cette mentalité « selon la chair » s’est infiltrée dans les Églises.

Mais le mouvement œcuménique, lui, est un fruit de l’Esprit, a poursuivi le pape : il nous a mis en route selon l’Esprit de Jésus. N’est-ce pas pour autant un effort vain, s’est-il interrogé, puisque dans l’œcuménisme, on ne défend plus les intérêts de la communauté dont on a la charge ? Oui, d’une certaine manière, l’œcuménisme est « en pure perte », mais au sens de la perte évangélique à laquelle Christ appelle : qui veut sauver sa vie la perd et qui la perd la voit sauvée. « Sauver ce qui nous est propre, a-t-il martelé, c’est marcher selon la chair ; se perdre en suivant Jésus, c’est marcher selon l’Esprit. »

Ce renversement l’a conduit vers sa conclusion : « Demandons à l’Esprit de revigorer notre pas. (…) Marcher ensemble, prier ensemble, travailler ensemble : voilà notre route principale ! (…) Marcher ensemble, pour nous chrétiens, n’est pas une stratégie pour faire davantage valoir notre poids, mais un acte d’obéissance envers le Seigneur et d’amour envers le monde ». Homélie simple, belle, enracinée bibliquement et, surtout, fortement évangélique.

Le discours de l’après-midi n’apporta pas de nouvelle fracassante. Mais celles et ceux qui l’écoutèrent, que le pape qualifia de « frères et sœurs réconciliés », furent frappés de son ton engagé et convaincu. Il lia étroitement souffle missionnaire et unité : évoquant la métaphore johannique de la vigne, il précisa : « nous ne porterons pas de fruit sans nous aider mutuellement à rester unis à Lui ». « Un moment beau et émouvant », selon les mots du pasteur Emmanuel Fuchs, président de l’Église protestante de Genève.

Laurent Schlumberger



jeudi 21 juin 2018

COE : apres l'Asie, L'Europe

Le comité central réuni (c) Laurent Schlumberger
Le comité central du Conseil œcuménique des Églises a décidé que la onzième et prochaine assemblée se réunira, en septembre 2021, à Karlsruhe (Allemagne).

Son thème sera en relation étroite avec 2 Corinthiens 5, 14 : « L’amour du Christ nous presse ». La référence à l’amour (« agapè ») et à son importance tant dans le mouvement œcuménique qu’au cœur d’un monde déchiré, le lien avec le ministère de réconciliation, central dans le développement dans lequel cette phrase est insérée, un certain sentiment d’urgence enfin, ont été des arguments forts pour privilégier cette option.

Mais le comité central n’a pas souhaité arrêter définitivement la formulation du thème. Il faut examiner la manière dont le verbe grec « sunechô », traduit ici par « presser », peut être rendu dans diverses langues ; c'est en effet un verbe peu fréquent dans les Écritures, aux significations paradoxales et qui, selon les traductions choisies, peut dérouter au premier abord. En outre, il faut prendre le temps de décliner ce thème dans différentes directions ou sous-thèmes. Du travail devra donc être mené avant d’aboutir à une formulation définitive, d’ici la fin de l’année.

Pour mémoire, et parce qu’ils indiquent des évolutions lentes dans l’histoire du mouvement du Conseil œcuménique des Églises et, plus largement, du mouvement œcuménique, voici les thèmes des dix premières assemblées du COE :
1948, Amsterdam : Désordre de l’homme et dessein de Dieu
1954, Evanston : Le Christ, espoir du monde
1961, New-Delhi : Jésus-Christ, lumière du monde
1968, Uppsala : Voici, je fais toutes choses nouvelles
1975, Nairobi : Jésus-Christ libère et unit
1983, Vancouver : Jésus-Christ, vie du monde
1991, Canberra : Viens, Esprit Saint, renouvelle toute la création !
1998, Harare : Tournons-nous vers Dieu dans la joie de l’espérance
2006, Porto Alegre : Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce
2013, Busan : Dieu de la vie, conduis-nous vers la justice et la paix

Laurent Schlumberger




mercredi 20 juin 2018

Artisans de paix

(c) Laurent Schlumberger
Émotion et gravité au comité central du Conseil œcuménique des Églises: des représentants des Églises de Corée du Sud ET du Nord prennent la parole devant l'Assemblée. 
 
"Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu !"
 
Laurent Schlumberger, 
pasteur EPUdF
membre du Comité central du COE

mardi 19 juin 2018

" Dieu est-elle noire ? " et autres questions de représentations

(c) Albin Hillert/COE
Comment passe-t-on de près de 600 millions, le nombre de chrétiens des Églises réunies au sein du Conseil œcuménique des Églises (COE), à 150, le nombre de membres de l’instance de direction du COE, son comité central ? Certains des critères mis en œuvre semblent couler de source, d’autres sont plus discutables, tous nous font réfléchir à ce que signifie « représenter ».

Bien sûr, dans une organisation interconfessionnelle et mondiale, la répartition selon la tradition spirituelle (luthérienne, anglicane, orthodoxes des divers patriarcats, etc.) et la région du monde (Amérique latine, Proche-Orient, Asie, etc.) sont évidentes. À l’intérieur de ces régions géographiques, il est parfois tenu compte des aires historiques et culturelles ; pour prendre l’exemple de l’Europe : l’aire germanique, la Scandinavie, l’Europe latine, l’Europe centrale et orientale, la Russie, etc. 

En outre, puisque nous sommes en Église, il est important qu’un équilibre soit respecté entre laïcs et ministres ordonnés. La parité entre femmes et hommes est également recherchée. La taille des Églises n’est pas complètement ignorée.

Enfin, des critères beaucoup plus inhabituels pour nous français, mais très importants dans d’autres cultures, sont mis en œuvre : l’âge, l’appartenance à des peuples indigènes, le handicap, etc. 

On le voit, composer des instances sur la base de cette grille complexe relève au mieux de l’équilibre instable, au pire du casse-tête ! Mais surtout, s’agit-il d’une démarche légitime ? 

(c) Albin Hillert/COE
On a pu dire, d’une manière caricaturale, que, pour « faire carrière » au COE, il « valait mieux » être une femme noire et handicapée qu’un théologien mâle, blanc et occidental. Ce n’est pas complètement faux, et l’on pourrait évidemment discuter tel ou tel critère… ou en ajouter ! Mais c’est excessif et, surtout, quel autre mode de représentation imaginer ? La compétence ? Mais celles et ceux déjà en place coopteraient inévitablement leurs proches puisque, en début de mandat, chaque représentant d’Église à l’assemblée générale du COE ne connaît qu’un très petit nombre de pairs. Une campagne électorale ? Mais ce serait la porte ouverte à une compétition ridicule et aux lobbyings ouverts ou souterrains. Le tirage au sort ? Mais ce procédé, qui a pourtant ses lettres de noblesse dans la Grèce antique et dans la Bible même, aurait un caractère arbitraire donc largement inacceptable. Chaque méthode a ses effets pervers et la procédure actuelle, bien sûr perfectible, prête plutôt moins le flanc à la critique que d’autres.

Au fond, ces critères sont comme les contraintes que les poètes se donnent pour bousculer l’habitude et stimuler la créativité. Le résultat peut être de qualité variable, mais il oblige à s’interroger sur ce que c’est qu’être représenté et représentant. Comment nous représentons-nous les uns les autres ? 

Et au-delà, comment nous représentons-nous Dieu ? On connaît la blague du théologien conservateur qui, venant de mourir, monte directement au ciel, puis revient comme promis informer ses collègues sur l’au-delà. « Alors, comment est Dieu ? », s’impatient-ils ; et lui, pas encore remis de sa surprise : « elle est noire ». 

L’extraordinaire diversité que l’on rencontre au Conseil œcuménique des Églises, fruit de critères discutables dans le meilleur sens de ce terme, nous contraint à nous interroger sur nos représentations, les uns des autres, les uns par les autres et, ensemble, de Dieu. Elle les bouscule. Et ainsi, pour le meilleur, elle décape nos conceptions de l’Église et jusqu’à notre foi.

Laurent Schlumberger
théologien ordonné mâle européen, 
ni jeune, ni indigène, ni handicapé (ce qui fait beaucoup de défauts…)